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Exposition

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/\/\/\ est l’intitulé de ce projet, qu’Haroon Mirza présente sous le nom de son studio hrm199. Il a été conçu en écho à la monumentalité et aux spécificités de cet espace atypique, qui célèbre ses dix ans, à cette occasion.
À l’image du LiFE et sa programmation pluridisciplinaire, l’œuvre présentée par Haroon Mirza est à la croisée de différents domaines de savoirs. L’artiste a ici collaboré avec l’architecte Francesca Fornasari, les musiciens Nik Void (Factory Floor) et Tim Burgess (The Charlatans) pour proposer une œuvre qui sculpte l’espace acoustique dans l’espace visuel, et vice versa.
Depuis l’ouverture du LiFE, les artistes comme Anthony McCall, Simone Decker, Les Frères Chapuisat, Jeppe Hein, raumlaborberlin et aujourd’hui Haroon Mirza ont relevé le défi d’investir magistralement les 1 460 m2 de cet ancien abri destiné aux sous-marins de combat.

Sophie Legrandjacques

Artiste de l’interaction, l’œuvre d’Haroon Mirza combine avec beaucoup de souplesse technologies anciennes et contemporaines, et offre des installations aux multiples enjeux, qui reflètent avec brio la complexité de l’univers qui est le nôtre. La question de la perception immédiate est essentielle pour Haroon Mirza, qui donne à sentir pour mieux faire réfléchir.
Dans l’espace monumental du LiFE, il déploie une exposition évoquant une base scientifique, qui croise visions prémonitoires et croyances primitives, réminiscences de l’histoire nazairienne, recherche biologique de pointe et pulsation rythmique orchestrée comme un flux vital, organique et poétique. De ces jeux d’imbrication virtuoses, de télescopages et de séquençages, émerge une question lancinante qui guide les recherches récentes de l’artiste : par quelles formes l’Homme parvient-il à se saisir de la réalité ?

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Que cache ce titre énigmatique composé de six slashs avant et six slashs arrière ? Haroon Mirza a-t-il codé son message en ASCII ([aski:]), norme informatique de codage apparue dans les années 1960 aux Etats-Unis ? Fausse piste.
L’artiste fait ici référence à l’astrologie, où cette forme en zig-zag est l’interprétation typographique du signe du Verseau, le porteur d’eau (Aquarius, en anglais), et traduit un mouvement d’ondulation, comme une vague géométrisée. Selon certains calculs astronomiques, les grandes périodes de notre histoire seraient déterminées par l’alignement du Soleil avec une des constellations du zodiaque, chaque « ère » durant environ 2 160 ans. Aujourd’hui, nous serions sur le point de quitter l’Ère des Poissons, période à dominance religieuse et belliqueuse pour entrer dans l’Ère du Verseau qui se caractérise par l’importance du progrès, de la pensée scientifique, de la raison critique et qui serait une époque d’harmonie retrouvée.
Ces croyances très anciennes – l’astrologie remonte à l’époque babylonienne — flirtent étrangement avec certaines données scientifiques : dans l’état actuel de nos connaissances, émerge l’idée que tout pourrait être modélisé en fonctions ou formations ondulatoires. De l’ADN aux particules, les vagues (en anglais wave signifie aussi ondes électromagnétiques) sont la façon dont nous percevons la réalité. Notre pensée contemporaine serait-elle influencée inconsciemment par ces prédictions de grands bouleversements astronomiques ? Nos ancêtres auraient-ils eu l’intuition de l’ère des vagues ?
Par ce titre en forme de symbole laconique, Haroon Mirza dessine un paysage aux reliefs francs et affirme sa position d’artiste : déroutante, spéculative et poétique, elle mêle souvent plusieurs domaines de savoir et dissuade de toute interprétation hâtive.

Une chambre anéchoïque
Dans l’enceinte colossale du LiFE, Haroon Mirza crée une petite pièce enclose, et pour le moins troublante : une chambre anéchoïque, dite aussi chambre sourde, tapissée de murs acoustiques couverts de mousses. Dans cet écrin insonorisé l’artiste propose une expérience immersive, conçue autour d’une fontaine dont l’eau est puisée directement dans le bassin du port qui s’étend sous le sol du LiFE. Discrètement, l’artiste convoque la mémoire et l’énergie des lieux retrouvés, dans cette présence aquatique devenue invisible quand la base des sous-marins changea d’affectation. Cette fontaine fragile et modeste arbore un jet qui semble inexplicablement figé dans la forme d’une double hélice, et qui évoque la modélisation d’une séquence ADN. D’un point de vue technique, cette illusion d’optique s’obtient par une double action : l’émission par un caisson de basse de fréquences hertziennes très faibles et l’utilisation d’un éclairage de LEDs intermittent qui provoque un effet stroboscopique de repliement du spectre temporel. Par une mise en équation assez vertigineuse, l’artiste imbrique ces différents matériaux — le son, la lumière, le temps, l’eau — pour révéler une image de l’information génétique — la macromolécule biologique présente dans toutes les cellules vivantes. Magicien des interférences, Haroon Mirza interroge à nouveau notre capacité à percevoir les lois qui régissent la vie, entre le microcosme et le macrocosme, entre l’intangible et le visible. Et pour appliquer cette nouvelle philosophie des lumières et des sons, il choisit la voie sensible, le corps du visiteur étant ici considéré comme vecteur essentiel et réceptacle de l’expérience.

Paradigme émergent
En 2015, Haroon Mirza développe un outil sur mesure qu’il baptise Emerging Paradigm [Paradigme émergent], un titre qui explicite le lien entre l’innovation technologique et l’invention de nouveaux modèles de pensée, la découverte de perspectives inédites. Au LiFE, cette machine permet de synchroniser quatre vidéos et huit canaux de source sonore : une sorte de table de mixage hybride intégrant à la fois l’image en mouvement, le son et la lumière, cette dernière matérialisée par des rubans à LEDs colorés. Ce dispositif permet une production en temps réel, ce qui procure une expérience proche de la performance : Haroon Mirza semble donner vie à un grand corps technologique qui s’anime, parle et envoie des informations visuelles et sonores corrélées. À libération prolongée, l’exposition joue sur différents temps de perception d’un même phénomène, et rend intelligible un assemblage d’informations éparses en faisant émerger une forme sensitive, un espace de perception jusqu’alors inouï et invisible.

Des surfaces de projection
Sur le mur arrière de la chambre anéchoïque et sur trois écrans suspendus en oblique et en hauteur, Haroon Mirza orchestre la projection d’une multiplicité d’images, qui ont en commun d’être esthétiquement brutes et banales, d’une définition pauvre : vidéos capturées au Smartphone ou extraits de vidéos diffusées sur YouTube, ces fragments sont la matière que l’artiste emprunte pour raconter notre monde éclaté, non-linéaire, perçu et digéré via Internet. Ces vidéos se penchent sur des sujets très éclectiques, qui mis en relation, permettent de saisir la complexité de la réalité, le bruit du monde.
Dans cette composition profuse, l’artiste agit précisément comme un chef d’orchestre : il assigne une entrée thématique à chaque écran (la nature, la science et les technologies, les psychotropes et la politique1), mixe les sources puis vient ré-encoder certaines images, qui apparaissent comme des paysages envahis de glitches, ces défaillances électroniques ou électriques qui les pixellisent aléatoirement. Dans ce jeu de combinatoire et de séquençage, la question du rythme rejoint celle de la boucle – visuelle et sonore – leitmotiv de cette œuvre sous tension. Images lancinantes et sons amplifiés, travaillés comme une matière musicale, interagissent pour former un tout synesthésique, à l’impact physique et vibrant — une métaphore de la réalité augmentée que vit notre civilisation.

À dôme ouvert
À Saint-Nazaire, Haroon Mirza s’est intéressé au radôme (de radar et dôme) posé sur le toit de la base des sous-marins. Prélevé dans l’aéroport de Berlin Tempelhof, ce radôme abritait le radar de l’Otan, et fut offert à la ville de Saint-Nazaire par le ministère de la Défense allemand, geste éminemment symbolique. Abri imperméable utilisé initialement pour protéger une antenne des intempéries et/ou des regards, afin de ne pas divulguer son orientation dans le cadre d’écoutes ou d’interception de communications, cette forme géodésique est la création de Richard Buckminster Fuller. Depuis son invention en 1947, cette architecture autoportante fut mobilisée dans des bâtiments publics, des campements de protestation, des stations de radars militaires, des jeux pour enfants, des expositions, des observatoires de la voûte céleste et même un village hippie nommé Drop City, communauté d’artistes que Fuller récompensera pour leurs logements « poétiquement économiques » en forme de dôme. Écologiste avant l’heure, Fuller a mis au point cette coque réticulée en s’inspirant de la nature, ainsi que des recherches de l’Allemand Walther Bauersfeld en astronomie et en optique.
Haroon Mirza s’est montré sensible à toutes ces références, qui élèvent le radôme au statut d’architecture palimpseste et en font le vaisseau idéal pour voyager à travers différentes temporalités. Au LiFE, l’artiste rejoue cette forme, sorte de ready-made vintage, mais il la laisse inachevée, en processus évolutif. Sur ce point, les deux architectures qui ponctuent l’exposition (conçues en collaboration avec Francesca Fornasari) s’opposent : l’une close sur elle-même (la chambre anéchoïque), l’autre grande ouverte (le radôme).
À l’intérieur de ce radôme ouvert, Haroon Mirza concentre toutes les sources sonores de l’exposition, qu’elles proviennent des vidéos, de la fontaine ADN ou des signaux électriques des LEDs. Foyer d’intensification lumineuse et sonore, crépitement de flashs électriques, l’installation provoque autant qu’elle envoûte comme une musique répétitive, suggérant le trouble sensoriel et la transe. Ouverte sur un ciel sonore, l’architecture libère une énergie qui prend tout l’espace et le nappe. En écho, résonne la mélodie du chaman aperçu dans une vidéo, qui scande des icaros, ces chants sacrés qui servent de véhicules énergétiques pour accéder à d’autres mondes.
Au diapason, l’univers d’Haroon Mirza se dévoile ici dans toute sa puissance holistique : cette approche d’un nouvel équilibre sensible prend racine dans certaines visions philosophiques, que proposent par exemple le Village planétaire de Marshall McLuhan, le Spaceship Earth de Buckminster Fuller ou l’Hypothèse Gaïa de James Lovelock2. En somme, c’est à un projet total de révision des schèmes de pensée, politique et écologique, scientifique et ésotérique, que nous invite cette exposition conçue, à l’image du monde, comme un superorganisme expérimental.

Éva Prouteau

Notes
1 –  Plus précisément, Haroon Mirza évoque l’ADN et la relation au codage des données génomiques, la technologie de l’information et l’intelligence artificielle, la dualité onde-corpuscule qui constitue l’un des fondements de la mécanique quantique, la nature des enthéogènes, ces plantes psychotropes utilisées à des fins spirituelles ou chamaniques, mais aussi la montée du fascisme et des idéologies extrêmes.
2 –  Tous ont émis l’hypothèse d’une Terre plus consciente d’elle-même, et s’ancrent dans la pensée de Pierre Teilhard de Chardin et de sa Noosphère, sorte de « conscience collective de l’humanité » qui regroupe toutes les activités cérébrales et mécaniques de mémorisation

Biographie

Né en 1977 à Londres, où il vit et travaille.
L’artiste est représenté par la Lisson Gallery.

site de la galerie